Maryvonne de Saint-Pulgent qui a été directrice du patrimoine au ministère de la culture de 1993 à 1997 vient de publier un opuscule assez virulent sur la situation de notre patrimoine
Elle s’inquiète d’abord des calamités qui touchent nos bâtiments les plus prestigieux. Premier problème, les incendies : Notre-Dame en 2019, la cathédrale de Nantes en 2020 dont la restauration a coûté 32 millions d’euros. Puis l’église Saint Hilaire le Grand à Poitiers chef d’oeuvre de l’art roman, l’église de Saint-Omer. Au total 50 incendies ou tentatives d’incendies d’églises en 2024 en hausse de 30% par rapport à 2023. D’autre part les vols se sont accrus de 7%.
Les musées sont de plus en plus ciblés. Le Louvre en 2025, le musée Cognacq-Jay en 2024, le Muséum d’histoire naturelle de Paris et le musée de Limoges en 2025.
Autre menace : le mauvais état sanitaire du patrimoine. Le château de Chambord a dû fermer une de ses ailes et il faut trouver 37 millions pour réparer les dégâts. En 2025 on découvre au Louvre la fragilités des planchers de son aile Sully. La Cour des Comptes en 2025 estime que trois zones du palais présentent des urgences sanitaires pour un coût prévisible de travaux de 200 millions en sus des 250 millions à prévoir sur dix ans pour les mises aux normes techniques.
D’autres musées sont en mauvais état : le château de Compiègne, le palais Garnier, le château de Saint Germain en Laye…La proportion des monuments dont l’état est préoccupant (état mauvais ou périlleux) est de 23% dont un quart des cathédrales. Le parc privé est également dégradé : 21%.
Quelles sont les causes de cette situation ? D’abord il faut le reconnaître une démographie patrimoniale galopante. En 1911 le nombre d’édifices classés s’élève déjà à 4000. En 1990 la protection s’étend à 17000 édifices supplémentaires. En 2020 on recense 44200 édifices protégés dont un tiers de classés. Cette démographie galopante caractérise l’ensemble du patrimoine et notamment les espaces protégés, les édifices et jardins labellisés,les archives, les musées et les collections.La progression est particulièrement spectaculaires pour les archives publiques : 4242 km soit une progression de 46% de plus qu’en 2009.
Cette évolution dont se réjouit le ministère de la culture met les propriétaires et les services dans l’impossibilité physique et financière d’en assurer un entretien satisfaisant et un contrôle effectif. C’est ainsi qu’en 2022, quarante lots de meubles du château de l’Ecole de Grignon ont été mis aux enchères et vendus à bas prix alors que la moitié d’entre eux dataient d’avant 1800 et portaient des signatures prestigieuses.
Une autre cause de cette situation vient du fait que les «nouveaux patrimoines» sont moins durables que les anciens. Avant Malraux aucun immeuble postérieur à 1830 ne pouvait être protégé. Cette barrière a été remise en cause dans les années 1960 avec les productions de Le Corbusier, Mallet-Stevens et Perret. Beaucoup d’autres ont suivi. Or les bétons se fendillent (la tour Perret à Grenoble) ,l’aluminium se fissure,l’amiante empoisonne, les pierres agrafées (l’arche de la Défense…) se détachent. L’architecture récente est moins durable et plus coûteuse à conserver que l’architecture traditionnelle. L’Opéra Bastille vieillit très mal et nécessitera 40 millions de travaux et sa fermeture temporaire avec une perte de recettes conséquente, quarante ans après son inauguration et dix ans après la réfection des façades .A noter que la cinémathèque française (ex centre culturel américain) œuvre de Frank Gehry ,bâtiment construit en 1993 et réhabilité en 2005 aurait besoin de 18 millions pour être remis aux normes. Les travaux de la Cité des sciences sont chiffrés à 1,4 milliards d’euros. Ces bâtiments modernes coûtent cher à construire et sont un gouffre en entretien. Le pont du Gard construit au premier siècle de notre ère a incontestablement mieux résisté.
Les effets du changement climatique affectent aussi notre patrimoine. La dégradation de Chambord est due en partie aux mouvements successifs de dilatation et de contraction du sous -sol argileux du château causés par les alternances de pluies violentes et de périodes de sécheresse. La baisse de la nappe phréatique de la Seine a entraîné la désagrégation des fondations sur pilotis de la nef du grand Palais et la réparation a coûté 100 millions puis 400 millions et une série de fermetures.
En décembre 1999 une tempête exceptionnelle a détruit 10 000 arbres et 80% des essences du parc du château de Versailles. Les replantations ont coûté 21 millions. Les pluies diluviennes et le stress thermique accélèrent l’érosion des façades, fragilisent les verrières médiévales et rongent les calvaires bretons.
Le patrimoine est également victime de son attrait et de son succès. Les deux tiers de la population française visitent au moins un monument, un musée ou une exposition par an. Le France est en outre la première destination touristique mondiale. : 36% des visiteurs des monuments et 40% des musées sont des touristes internationaux. Ils comptent pour 83% à Versailles, 80% à la Sainte Chapelle, 77% au musée du Louvre, 59% à Orsay.
Cette grande popularité est à la fois une chance et une malédiction. L’intérêt du public a facilité le succès des appels aux dons pour Notre Dame, du Loto du patrimoine de S. Bern et celui de la Fondation du Patrimoine.
La contre partie est le coût de cet accueil, le développement de la malveillance et une surfréquentation qui se traduit par de fortes dégradations. On a dû clôturer le site mégalithique de Carnac, la galerie des glaces à Versailles voit ses parquets fragilisés et les boiseries éraflées par les passages.
Face au développement de toutes ces menaces, les financements de l’Etat peinent à suivre. En 1959 le financement des monuments historique représentait 53% du budget du ministère de la culture. En 2026 il ne représente plus que 35% même si ce budget a beaucoup progressé. La démographie patrimoniale et la prise en charge de grands établissements a dévoré les crédits. Six établissements n’existaient pas en 1990 : l’INRAP, le MUCEM, le musée du quai Braly, la cité de l’architecture, le musée de l’immigration, le château de Villers-Cotterêts.
Dans les années qui viennent, un mur d’investissements se dressent devant nous, évalué à 2,5 milliards pendant les dix prochaines années:le Louvre 2,5 milliards, Pompidou 460 millions,Versailles, Orsay et Clairvaux 200 millions chacun, Chambord 100 millions, Fontainebleau 63 millions, Compiègne 40 millions….La cour des comptes a multiplié les mises en garde avec le succès habituel.
L’apport des mécènes n’est pas négligeable comme l’a montré Notre Dame mais il est très ciblé. Les musées et bâtiments parisiens sont très privilégiés.Par contre la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts qui a coûté 234 millions n’a recueilli que 25 millions et affiche un déficit d’exploitation de 4 millions par an.
Les musées et monuments sont soumis à des injonctions contradictoires : trouver de nouvelles recettes mais en même temps pratiquer une politique d’ouverture à de nouveaux publics qui nécessite des exonérations et des réductions de tarif. La proportion d’entrées gratuites au Louvre est de 36%.Ceci favorise une fraude estimée à 4 millions par an. En même temps on développe les privatisations pour des événements corporate ce qui entraîne parfois de nouveaux aménagements.En outre les mécènes préfèrent financer ce qui se voit plutôt que des travaux de sécurité.
L’obsession du «geste contemporain» a un coût élevé. L’État va financer de nouveaux vitraux pour Notre Dame pour 4 millions alors que ceux d’origine ont été déposés et restaurés et devraient être exposés dans un musée de Notre Dame dans des locaux qui restent dans les cartons. En même temps on cherche pour Chambord 4,4 millions pour des travaux urgents. Nos présidents pour flatter leur ego aiment avant tout inaugurer d’ ou leur prédilection pour les nouveautés. Pour capter l’attention au plus haut niveau, le «Graal est le grand projet». «Louvre Renaissance» dont le coût s’est envolé de 400 à 667 millions en est un bon exemple. On peut se demander comment le Louvre qui a du mal à entretenir et surveiller une surface de 73 00m2 va s’en sortir avec 22 00m2 de mieux.
Comment sortir de cette situation financière plus que préoccupante ? Il est certain que le secteur du tourisme pèse positivement dans notre balance commerciale qui en a bien besoin.Les experts estiment que le patrimoine rapportait en 1996 trois fois plus en impôts et cotisations sociales qu’il ne coûtait en crédits publics. Attendu en 2025 au dessus de 110 milliards, le PIB du tourisme serait imputable pour 22 milliards au patrimoine. Côté dépenses ,les crédits du patrimoine au secteur publics au sens large seraient de moins de 4 milliards.
Ces chiffres pourraient conduire à une augmentation des crédits, toutefois dans l’état calamiteux actuel des finances publiques il est vain d’attendre une évolution dans ce sens.
Peut-on trouver de nouvelles ressources ? Mme Dati ministre de la culture avait évoqué l’idée de faire payer un droit d’entrée aux visiteurs des cathédrales comme cela se pratique en Angleterre. Elle s’était heurtée à l’opposition de l’église. Reconnaissons qu’au delà des principes cela rencontre quelques difficultés pratiques.
Mme de Saint Pulgent avance l’idée d’instaurer une taxe additionnelle à la taxe de séjour. C’est une piste à explorer mais elle n’est pas à la hauteur des besoins de financement. Par contre appliquer des tarifs plus élevés aux visiteurs étrangers de nos musées et monuments est une très bonne initiative.
Mais il est indispensable de ne pas écarter une réduction des dépenses même si la France est toujours rétive devant cet exercice. Il faudrait tout d’abord stopper la frénésie de constructions nouvelles budgétivores et qui génèrent ensuite des dépenses de fonctionnement très importantes.Il faudrait également être plus exigeant ,même si les choix sont toujours difficiles ,dans les classements. Cela ne sert à rien de classer pour satisfaire les demandeurs si les financements qui en découlent ne sont pas au rendez vous. Il faudrait également réduire les exigences vis à vis des propriétaires privés qui sont parfois découragés par les coûts générés par les exigences des ABF.
Le financement du patrimoine se trouve aujourd’hui et se trouvera demain en concurrence avec les besoins d’autres secteurs comme ceux de la santé ou de la défense alors que l’heure est aux économies. Il n’est pas certain qu’il soit considéré comme prioritaire.
R. BARBERYE
